Des films et des relations : « Departures » de Yōjirō Takita

Certains films invitent au voyage de la Vie. À travers un scénario, des dialogues, des interprétations, nous amarrons pendant un instant à des ports inconnus, inédits, exotiques, étranges. L’occasion se présente alors de réfléchir sur soi et sur la relation que nous proposons à l’autre et à nous-même. Certains films laissent un sourire sur notre visage et invitent au partage. Cette rubrique pour partager avec vous les films qui me touchent, m’interrogent et m’interpellent. Ceux que je relie à ma pratique d’homo esperus.

Departures

Quoi de plus naturel que de déposer un nouveau-né dans les bras de ses parents pour que ces derniers le nomment, l’accueillent et découvrent son odeur ? Et qu’en est-il de ce rituel une fois la Vie finie, l’âme envolée ? Lorsque le corps, étendu et apaisé, est présenté aux proches venus faire leurs adieux ?

Ce film poétique et bouleversant évoque la vie, la mort et la cérémonie des adieux dans la culture  japonaise. Il porte un autre regard sur ce passage que chaque être affronte seul quand sa Vie s’achève. Comme par magie. la différence culturelle s’efface pour laisser place à l’universalité, de notre condition humaine et de la douleur de ceux qui restent, quelle que soit la couleur de leur peau ou leur religion.

Le voyage

Daigo tourne le dos à sa carrière de violoncelliste après l’éclatement de l’orchestre pour lequel il jouait et part vivre avec sa femme dans la maison héritée de sa mère. Cette même maison où il vécut heureux jusqu’au départ de son père. Il avait alors 6 ans. Son existence prend un cours insolite quand il répond à une annonce pour un emploi « d’aide aux départs ». Une faute de frappe et l’agence de voyage se révèle être une entreprise de pompes funèbres, une autre forme de voyage en quelque sorte.

Retour à la source

C’est dans la chaleur de l’eau des bains que Daigo venait cacher son chagrin d’enfant. C’est dans les mêmes bains qu’il vient se purifier après sa première mission. L’eau des bains chauffée au feu de bois invite à la réflexion ; au gré des rencontres, les liens sociaux se tissent. Tout comme les saumons remontent la rivière et retournent au bassin où ils ont vu le jour, notre héros affronte son passé, ses démons et ses peurs avant de se réconcilier avec son existence. L’histoire ne dit pas s’il y mourra, en revanche c’est en ce lieu qu’il transmet la Vie.

Transmission et cheminement

C’est le père aujourd’hui détesté, par cet ex-enfant en colère d’avoir été abandonné, qui a encouragé son fils à jouer du violoncelle. La fin de sa carrière ainsi que la décision de revenir dans son village  permettent à Daigo de trouver la trace de celui dont il a oublié les traits. Comme un clin d’œil du destin, son nouveau métier lui permet de retrouver ce père, de se réconcilier avec lui et surtout de se réconcilier avec lui-même.

Le rite funéraire

Faire ses adieux à un corps sans vie n’aurait-il de sens que pour ceux et celles qui restent ? Si c’était le cas, le rituel qui consiste à laver ce corps, le parer d’un habit, à redonner au visage aimé un peu de forme et de couleur ne serait alors qu’un acte purement égoïste. Car ce sont bien nous, les vivants, qui restons après tout. Et je me pose la question suivante : les êtres qui meurent n’emmènent-ils pas avec eux un morceau de nous, de ce que nous avons partagé, des moments forts de notre vie, les naissances, l’enfance, les mariages, les rires et les disputes ? En bref, ce qui a pu circuler dans la relation, ce qui a été transmis parfois et qui ne peut plus être partagé ?

Jacques Salomé énonce volontiers que « la Vie n’est qu’une suite de rencontres et de séparations ».  Comment célébrons-nous ces moments où la joie fait place au chagrin ? Prendre congé, dire adieu marque un moment fort dans l’existence. Cette rupture, souvent imposée, nous rappelle que le temps passe et combien ce temps est précieux. A travers ces images, je retrouve dans les mains qui célèbrent ce rite, un peu de la douceur des gestes qui accompagnent l’arrivée d’un nouveau-né. Comme l’aboutissement d’un geste commencé il y a plus ou moins longtemps. Ce film met en lumière cet instant qui peut être drôle et douloureux en même temps. Il met également en lumière ceux qui travaillent dans l’ombre, ces hommes et ces femmes qui mettent leurs mains au service de la Vie et de son aboutissement.