Des films et des relations : « Elle s’en va » de Emmanuelle Bercot

Certains films invitent au voyage de la Vie. À travers un scénario, des dialogues, des interprétations, nous amarrons pendant un instant à des ports inconnus, inédits, exotiques, étranges. L’occasion se présente alors de réfléchir sur soi et sur la relation que nous proposons à l’autre et à nous-même. Certains films laissent un sourire sur notre visage et invitent au partage. Cette rubrique pour partager avec vous les films qui me touchent, m’interrogent et m’interpellent. Ceux que je relie à ma pratique d’homo esperus.

Elle s’en va

Avez-vous déjà eu envie de tout lâcher, de tout quitter, là, sur le champ, sans délai ni tergiversation ? Non par caprice mais par instinct de survie ? Parce que la coupe est pleine, qu’elle déborde et que ce que vous refusiez de voir jusqu’alors s’impose à vous subitement et violemment. Sans crier gare ce ressenti vous submerge et vous emporte tel une lame de fond. Puis la vague vous rejette sur le sable et vous ouvrez les yeux, pour la première fois depuis longtemps. Votre existence, la relation que vous entreteniez avec vous-même et les autres ne vous correspond plus, vous ressentez le besoin de tout lâcher et de partir loin, très loin, au plus près de vous-même. J’imagine que c’est ce que Betty a dû ressentir, le lendemain de cette fameuse soirée où elle apprend que son amant en a une autre. Debout dans la cuisine de son restaurant elle se dirige vers la porte de service, monte dans sa voiture et s’en va.

La relation à soi

Dans ce road-movie hexagonal la dynamique qui me touche le plus est celle du lâcher-prise. Betty décide de lâcher ce qu’elle essaie, en vain, de contrôler et va paradoxalement reprendre sa vie en main. Oui, elle décide activement de partir sans arrière-pensées ni pensées tout court, elle s’en va. Egoïsme diront certains, clairvoyance diront d’autres. La distance qu’elle improvise lui permet de créer l’espace dont elle a besoin pour se retrouver, même si ce cheminement n’est aucunement prémédité. Le chemin cela dit n’est pas sans heurts, il est parsemé des fantômes de son passé,  des relations essentielles qu’elle a délibérément laissées en friche et qui ne demandent qu’à être clarifiées. L’heure du grand débroussaillage est donc venue et son petit-fils va y jouer contre toute attente un rôle central.

Deuil et rêve de vie

Nous apprenons à demi-mot que Betty perd à 19 ans son amoureux dans un accident de voiture, en se rendant à un concours de beauté. Elle en ressort certes vivante mais pas indemne. Faute de savoir que le rêve de vie déposé alors sur cet homme ne se réalisera pas, elle enfouira la violence de cette séparation en elle. Le déni de cette blessure et de sa souffrance l’empêchera de s’allier à nouveau : avec son mari qu’elle trompera, avec sa fille qui ne l’intéresse pas, avec son petit-fils qui se souvient à peine d’elle. Plusieurs décennies après, alors qu’elle se rend au même rendez-vous, son corps lui rend un fier service et la lâche l’espace de quelques heures. Une seconde chance en quelque sorte que Betty accueille non sans mal.

Le possible, un petit pas juste après l’impossible

A travers les reproches de sa fille elle semble s’éveiller une seconde fois et la magie de la rencontre opère enfin. Loin de son quotidien, de ses soucis, son regard se fait neuf et se pose sur ce qui l’entoure. Sans un sou mais riche de la relation que les personnes autour d’elle souhaitent tisser avec elle, ce qui semblait impossible et impensable se produit. Betty répond à l’invitation de la Vie et si Jacques Salomé énonce avec lucidité que « nul ne sait à l’avance la durée de d’un amour », il appartient à chacun d’entre nous de se laisser surprendre et d’accepter la main tendue, et ce, quelque soit son âge.